
Maîtriser notre capital : la mère des batailles pour notre souveraineté
Alors que l’Europe regarde passer les trains de l’innovation mondiale, elle continue de financer ses concurrents. Il est temps de mettre fin à ce « pillage » consenti et de mobiliser l’épargne des Français pour financer nos propres champions.
L’Europe vit aujourd’hui un moment de vérité qui rappelle tragiquement le destin des Mayas face aux conquistadors. Nous sommes assis sur des richesses immenses, mais nous nous laissons piller, faute de comprendre que la puissance ne réside pas dans la possession passive de l’or, mais dans sa maîtrise stratégique.
Le récent rapport Draghi a jeté une lumière crue sur notre naïveté : chaque année, près de 500 milliards d’euros d’épargne quittent le Vieux Continent, majoritairement pour financer l’économie américaine. C’est un suicide économique assisté. Nous, Européens, finançons avec notre propre argent la croissance des géants technologiques qui viennent ensuite nous vassaliser.
Un trésor de guerre inexploité
La France possède pourtant la troisième épargne la plus importante au monde. C’est un trésor de guerre colossal. Mais que fait cet argent ? Il dort sur des comptes courants ou fuit vers des actifs étrangers. Cette épargne traduit une peur de l’avenir alors qu’elle devrait être le carburant exclusif de notre puissance industrielle.
La souveraineté économique n’est pas une incantation politique ; c’est une mécanique financière. Si les Etats-Unis dominent le monde technologique aujourd’hui, s’ils ont fait émerger des titans comme Nvidia ou les GAFAM, c’est parce qu’ils ont compris il y a trente ans une règle simple : il n’y a pas de champions industriels sans capital patient. Ils ont massivement fléché leur épargne longue vers leurs entreprises.
A l’inverse, l’Europe souffre d’une schizophrénie coupable. Nous avons les ingénieurs, nous avons les entrepreneurs, mais nous refusons de leur donner les munitions financières pour conquérir le monde. Résultat : nous regardons passer les trains de l’innovation, tout en payant le billet de ceux qui sont à bord.
Le temps long est le nerf de la guerre
Pour reprendre le contrôle, il faut changer de paradigme et adopter le temps long. La dictature de la liquidité immédiate est l’ennemie de la souveraineté. On ne construit pas un leader mondial en trois ans. C’est ici que la notion de capital permanent (« Evergreen »), inspirée par la vision industrielle de Warren Buffett, devient une arme stratégique.
Contrairement aux fonds classiques qui doivent vendre (et souvent vendre à des étrangers) leurs participations tous les cinq ans pour rendre l’argent, l’approche de long terme permet d’accompagner les entreprises sur dix, quinze ans.
C’est ce temps qui permet de transformer une PME prometteuse en ETI conquérante. La souveraineté, c’est la capacité de garder nos pépites le temps qu’elles deviennent des géants, plutôt que de les vendre prématurément au plus offrant américain ou chinois.
L’Europe est plus performante que les USA : cessons le complexe d’infériorité
Le plus révoltant dans ce « pillage » consenti, c’est qu’il est économiquement injustifié. Les investisseurs américains, eux, ne s’y trompent pas. Quand Blackstone décide d’investir massivement en Europe, c’est un signal fort. Ils voient ce que nous refusons de voir : les actifs américains sont survalorisés, tandis que le tissu entrepreneurial européen regorge d’opportunités à des prix attractifs.
Les chiffres sont têtus : le capital-investissement en Europe surperforme son homologue américain (hors capital-risque pur). Nous savons créer de la valeur. Nous sommes simplement incapables de nous faire confiance. Nous préférons acheter de la dette américaine plutôt que d’investir dans nos propres réussites.
La souveraineté ne se décrète pas, elle s’achète
La Loi Industrie Verte a posé les premiers jalons d’une démocratisation de l’accès au capital-investissement pour les particuliers. C’est un début, mais l’urgence commande d’accélérer. L’Union des marchés de capitaux doit impérativement servir à mobiliser cette épargne dormante.
Ne nous leurrons pas : la bataille de la souveraineté technologique, énergétique et industrielle se joue maintenant. Chaque milliard d’épargne qui part outre-Atlantique est un clou de plus dans le cercueil de notre indépendance.
Nous ne sommes pas obligés de subir. Nous avons l’épargne la plus abondante, les talents les plus créatifs et un marché continental. Il ne nous manque que le courage d’orienter nos propres flux financiers vers notre propre économie. La maîtrise du capital est le véritable nerf de la souveraineté. Si nous ne l’activons pas, nous resterons une colonie numérique riche, mais soumise. Réveillons-nous.
Grégoire Sentilhes, Président et fondateur de NextStage AM


